Publié le 7 août 2026
Système 1, système 2 : Kahneman appliqué aux addictions en PNL
Comment la PNL peut-elle s’enrichir en important des modèles issus d’autres sciences ? Patrick Condamin part de la théorie du système 1 et du système 2 de Daniel Kahneman pour proposer une nouvelle lecture du travail thérapeutique sur les addictions, illustrée par des exemples cliniques concrets et par la modélisation de Milton Erickson. Un article publié dans la revue Métaphore n° 82, septembre 2016.
La modélisation, fil rouge de la PNL
La PNL a toujours été intéressée par la modélisation des comportements d’excellence. Comment une personne améliore-t-elle sa compétence en modélisant un comportement qu’elle aimerait acquérir ? Comment même modéliser nos propres comportements d’exception, au lieu de laisser la routine nous envahir à nouveau ?
Aujourd’hui, je m’attache à un domaine de modélisation plus familier des scientifiques, mais qui gagne à être développé en psychologie : comment utiliser un modèle utilisé dans une autre science.
Franklin et Newton : modéliser au-delà de son propre domaine
D’abord un peu de physique pour les nuls, corporation dont je me réclame…
Un exemple célèbre est celui de Benjamin Franklin. Franklin a effectué un nombre considérable de recherches scientifiques avant de devenir un politicien renommé. Mais la sagesse populaire se souvient de lui avec gratitude pour son invention du paratonnerre, qui protège nos maisons. Benjamin Franklin a simplement testé — avec son fameux cerf-volant — l’hypothèse que l’éclair était une décharge d’électricité plutôt qu’une simple punition des dieux ! (Depuis Prométhée, l’homme n’arrête pas d’ennuyer Zeus au sujet du feu !)
Isaac Newton a fait mieux encore. À son époque, des savants comme Kepler avaient décrit avec une certaine précision le mouvement des planètes tel qu’ils l’observaient dans le ciel. Newton a bâti une théorie expliquant et prévoyant ce mouvement à partir de la gravité. Il est devenu l’un des plus grands scientifiques de tous les temps en montrant que sa théorie se généralisait à tous les mouvements, en particulier ils expliquaient la gravitation terrestre. Sa théorie de la gravitation, devenue universelle, a été le fondement de la physique pendant plusieurs centaines d’années !
L’apport de Daniel Kahneman : système 1 et système 2
Maintenant, développons cette intuition : dans un livre majeur, Système 1, système 2, le prix Nobel Daniel Kahneman développe l’idée que nous prenons nos décisions de deux manières essentielles.
Soit en utilisant le système 1 : notre cerveau compare automatiquement une situation à nos expériences précédentes dans le domaine. C’est ainsi que je choisis mes cravates, mes films, le travail que je vais effectuer ce matin, ou que je sais que telle personne me plaît. Cette confrontation aux expériences du passé est une fonction extraordinairement rapide et économique du cerveau. Antonio Damasio en a démontré le circuit neuronal dans une série d’expériences majeures. Les hommes qui, par exemple à la suite d’un accident, n’ont plus accès à cette capacité ont l’air parfaitement normaux et logiques, ils peuvent calculer ou jouer aux échecs, mais ils ne prennent plus que de mauvaises décisions dans la vie.
Le système 2 demande plus de temps, il implique un accès à la logique et au calcul. Il est en général plus mesuré. Notons que les ordinateurs traditionnels qui disposent d’une puissance colossale utilisent en général ce système logique. Le domaine de l’intelligence artificielle en informatique essaie par contre de s’inspirer de cette particularité humaine qu’est le système 1. L’expérience montre que j’ai perdu cette partie d’échecs, je jouerai différemment la prochaine jusqu’à ce que j’apprenne à gagner !
Erickson et le fumeur : laisser le temps au système 2
En quoi ces découvertes aident-elles mon travail thérapeutique ? Je prendrai d’abord l’exemple du domaine particulier qu’est l’addiction !
Un client vient voir Milton Erickson pour s’arrêter de fumer. Naturellement, Erickson observe que ce dernier habite une grande maison. Il lui demande simplement de mettre ses cigarettes à la cave et ses allumettes au grenier. Il lui propose de fumer autant qu’il veut, mais une seule cigarette à la fois…
Lorsque j’ai découvert cette histoire, les explications ne manquaient pas : c’était devenu trop fatigant de fumer, cela prend trop de temps, c’est pénible de monter les escaliers, etc. Ou toute autre bonne raison !
Je ne crois pas à la causalité unique depuis longtemps. Sans doute y a-t-il du vrai dans ces explications. Mais à partir de la théorie précédemment exposée, j’ai découvert une autre explication : toute addiction est fondée et met en place le système 1 (basé sur l’expérience). Mes expériences précédentes m’incitent à fumer de nouveau !
Si l’on trouve un moyen de prendre plus de temps avant de passer à l’acte, alors le système 2 a le temps de se mettre en place, et un dialogue va s’instaurer entre le système 1 (expérience) et le système 2 (logique). Je ne dis pas que le système 2 (logique) gagnera, mais la réflexion et la discussion sont ouvertes entre les deux approches. Dans notre exemple ericksonnien, cette réflexion se développe précisément dans l’escalier !
Prescrire le symptôme : l’exemple de la boulimie matinale
Prenons un autre exemple, venu cette fois de la théorie des systèmes : une maman fait tout ce qu’elle peut pour empêcher sa fille de se bourrer de nourriture dès le matin, et de vomir. Le thérapeute conseille au contraire de l’encourager. Il demande à la mère de préparer un petit-déjeuner pantagruélique avec une pancarte : « À manger et à vomir ! »
D’aucuns diront que c’est une manière de prescrire le symptôme, et c’est sans doute vrai. Mais une autre force entre en jeu : dès le départ, avant même d’avoir commencé le petit-déjeuner, le système logique a le temps de se mettre en marche !
L’alcool du soir : reconfigurer l’espace pour gagner du temps
Voici un exemple personnel de thérapie : une femme vient me voir, car elle boit le soir. Je me rends compte qu’elle est mère au foyer et qu’elle travaille la plupart du temps chez elle en free-lance. L’alcool sert de transition (buffer) entre sa vie professionnelle et sa vie de mère. « J’attends mon fils, je me détends de ma dure journée avec un verre de rosé. »
Bien entendu, j’ai travaillé sur ce besoin d’un « tampon » en l’aidant à reconfigurer son espace de travail pour avoir un bureau isolé. Je lui ai également proposé d’avoir une tenue de travail et une tenue de détente. Et de prendre le temps d’une douche ou d’un bain avant de se changer… Ce temps gagné utilement pour mettre en place un espace professionnel et un espace privé distinct a sans doute également été utilisé à bon escient par le système 2. Le besoin d’alcool a disparu. Son état physique s’améliorant, elle a pu développer une vie personnelle enrichissante en plus de sa vie professionnelle et familiale.
Les ruses pour gagner du temps face à l’addiction
Les moyens de gagner du temps sont innombrables : ne pas avoir chez soi le produit incriminé par exemple oblige à faire un déplacement jusqu’à la boutique du coin. Ou bien l’on peut, comme le fait Erickson, imaginer un jeu : mettre les cigarettes, le chocolat ou le vin dans une armoire haute, dans un coffre fermé à clef, ou les laisser dans la voiture ; les ruses sont innombrables. Curieusement, quand on explique au client le but de la stratégie proposée, le système fonctionne encore mieux. Parfois même, le client invente une solution encore meilleure !
Comme je ne crois pas à la causalité unique, je ne crois pas non plus à la solution miracle unique. Ceci d’autant plus que, si l’on demande à une personne de faire plusieurs choses en même temps, on surcharge le conscient et l’inconscient prend la main ce qui permet un autre point de vue.
Le protocole en trois étapes contre la boulimie nocturne
Aussi, j’utilise souvent devant le problème de l’addiction plusieurs systèmes en même temps. Supposons une personne boulimique qui se lève la nuit pour manger.
Je vais lui demander par exemple de suivre le protocole suivant :
1/ Sortir la nourriture sur la table et s’asseoir devant.
2/ Utiliser la vue périphérique : en même temps que la nourriture, voir toute la pièce, du sol au plafond, à droite comme à gauche. En effet, la vision a tendance, en cas d’addiction, à se focaliser sur l’objet du délit.
3/ En même temps effectuer un tapement régulier (par exemple avec le bout d’un doigt) à raison de deux battements par seconde, alternativement sur la cuisse droite et sur la cuisse gauche. Ceci a l’avantage d’établir des connexions gauche-droite dans le cerveau et de lutter également contre la focalisation.
Bien entendu, en faisant ce rite, le système 2 se met parallèlement en place.
Au bout du temps nécessaire, souvent quelques minutes, je demande au client de choisir : manger l’assiette, ou jeter son contenu à la poubelle. Ce dernier acte rétablit un rapport : « Je traite mon estomac comme une poubelle. »
J’ai utilisé un processus analogue avec une personne qui ne pouvait passer devant une boulangerie sans s’empiffrer de croissants. Elle était obligée d’effectuer des détours incroyables pour éviter la tentation fort préjudiciable à sa ligne… Je lui ai demandé de s’arrêter devant la boulangerie et d’appliquer le processus précédemment décrit.
Ce que l’éducation des enfants révèle sur le système 2
Notons que cette constatation peut nous apprendre beaucoup sur la manière dont nous éduquons nos enfants. Une Américaine séjournant en France s’était demandé pourquoi les enfants français étaient relativement sages au restaurant alors que les enfants américains étaient insupportables. Sa réponse est intéressante : à la différence des mères américaines, les mères françaises ne répondent pas immédiatement aux désirs de leurs enfants : « Je finis ce que je fais et m’occupe de ta demande après ! » Cette exigence d’un délai est utilisée par l’enfant à son profit comme à celui de son environnement ! Je l’utilise souvent dans mes thérapies familiales.
Le notaire et le coffre-fort : une pointe d’humour
Terminons par une pointe d’humour : un notaire est chargé de la succession d’une personne âgée. Il se rend à la banque du défunt et le listing de la banque signale l’ouverture quasi journalière du coffre de ce dernier, jusqu’à la date de son décès. Intrigué par ce comportement, imaginant peut-être quelque Picsou contemplant son tas d’or, il fait ouvrir le coffre en présence d’huissiers. Le coffre est vide à l’exception d’une bouteille d’excellent whisky et d’un verre. Le médecin et sa femme s’étant ligués contre lui pour l’empêcher de boire, il avait ainsi trouvé le moyen de renouer avec le plaisir.
Qui sait ? Sur le chemin de la banque, le système 2 avait manifestement eu le temps de donner son avis. Je ne sais pas si ce petit plaisir interdit a finalement prolongé sa vie, mais il a sans doute rendu cette dernière plus agréable !
Le lien avec la PNL
Cet article illustre la démarche de modélisation propre à la PNL appliquée à une science externe : Patrick Condamin importe la théorie du système 1 / système 2 de Daniel Kahneman pour enrichir la compréhension du travail thérapeutique sur les addictions. Les protocoles décrits — vue périphérique pour lutter contre la focalisation, tapement bilatéral pour établir des connexions gauche-droite, gain de temps pour permettre au système logique de s’exprimer — sont des techniques directement issues de la pratique PNL, mises en perspective avec la modélisation de Milton Erickson, figure fondatrice constamment étudiée par les praticiens PNL.
Patrick Condamin est consultant et formateur en PNL.

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