Publié le 16 juin 2026
Les images mentales en PNL : l’éclairage de la psychologie cognitive
La PNL fait largement appel aux images mentales comme voies d’accès aux émotions. Mais ces images sont-elles une représentation valide de la réalité ? Yves-André Féry convoque la psychologie cognitive et la neuropsychologie pour répondre : il présente le débat fondateur entre Pylyshyn et Kosslyn sur la nature de l’image mentale, les études sur son rôle dans le rappel émotionnel, et l’éclairage neuroscientifique du protocole de dissociation V/K. Un article publié dans la revue Métaphore n° 80, mars 2016.
La PNL fait largement appel aux images mentales car elles sont pensées — d’après ce que rapportent le plus souvent les clients — comme des voies privilégiées d’accès aux émotions. Mais les images mentales sont-elles une représentation valide de la réalité comme peuvent le présumer le client et le PNListe ? Qu’en disent la psychologie cognitive et la neuropsychologie ?
1) Le débat Pylyshyn / Kosslyn : quelle est la nature réelle de l’image mentale ?
Pour répondre nous abordons d’abord ce débat qui, depuis 40 ans, oppose deux chercheurs remarquables, Zénon Pylyshyn et Stephan Kosslyn, sur la question de la nature et donc la fonction réelle de l’image mentale dans les processus de pensée. Pour le premier, la pensée humaine doit être comprise comme le fonctionnement d’un ordinateur. Les informations sensorielles que nous extrayons d’une scène de vie ne « peignent » pas une image, un « tableau », de cette scène dans notre cerveau. Elles sont en effet immédiatement soumises à des calculs logiques et sous un format purement symbolique dans lesquels elles s’évanouissent. Si nous formons une image de cette scène de vie, celle-ci n’est alors à considérer que comme une « sortie imprimante » de calculs abstraits de notre cerveau-computeur. Pour transformer ces images, le cerveau doit d’abord changer sa programmation.
Cette figure montre comment notre cerveau « computer » peut former une image d’un triangle isocèle. Toute modification d’une image mentale est donc d’abord soumise à un calcul abstrait. La conséquence essentielle est que l’intervention du PNListe doit éviter de solliciter chez son client la mobilisation d’images concernant des épisodes de vie mais au contraire le faire réfléchir logiquement et abstraitement sur ceux-ci (c’est-à-dire de manière verbale).
Stephan Kosslyn a une position exactement inverse : la vision que nous avons des scènes de vie est fidèlement retranscrite spatialement, c’est-à-dire point par point, dans la représentation qu’en fait notre cerveau. Et c’est à partir d’elle, de l’image, que s’exercent nos raisonnements. Elle s’impose alors comme le média de choix dans l’évocation des épisodes de vie. Voyons une expérience de Kosslyn qui donne raison à l’idée qu’une image mentale est le reflet de la réalité et non un sous-produit de l’activité abstraite du cerveau.
Les sujets de cette expérience devaient mémoriser cette carte d’une Île et les distances séparant le rocher (tout en haut indiqué d’une croix) et (par exemple) le marais (à mi-chemin) ou la hutte tout en bas. De deux choses l’une : soit ils mémorisaient cette carte de façon arithmétique : la distance entre le rocher et le marais fait 5 cm et la distance entre le rocher et la hutte fait 10 cm. Soit ils mémorisaient ces distances en termes d’effort à produire pour aller d’un point à l’autre. Dans le premier cas leur demander d’imaginer le parcours ne devait pas prendre plus de temps même pour les points les plus éloignés du rocher. Car il n’y a aucune raison que les sujets prennent plus de temps pour dire que la distance est de 10 cm que pour dire qu’elle est de 5 cm. Dans le second cas, toute distance est liée à l’effort mental pour aller d’un point à l’autre. Les résultats montrent que plus la distance à parcourir est importante et plus les sujets de l’expérience ont besoin de temps pour imaginer qu’ils sont sur le point d’arrivée. En d’autres termes, lorsque les sujets devaient imaginer arriver sur le marais à partir du rocher, ils mettaient beaucoup moins de temps que s’ils devaient imaginer arriver sur le lieu de la hutte. Aussi l’hypothèse d’un codage purement métrique (abstrait) en termes de centimètres devait donc être rejetée.
Aussi l’image mentale n’est pas un sous-produit de l’activité abstraite du cerveau mais bien une représentation de « mon environnement » et des efforts corporels pour visualiser certains de ses points. L’image est donc une représentation incarnée de l’environnement dans lequel j’agis.
2) L’image mentale et le rappel des émotions
Ensuite l’exposé cite des études scientifiques qui démontrent que l’image mentale exerce un rôle puissant dans le rappel des émotions.
Il existe un recouvrement des processus impliqués dans la perception et l’image mentale qui permet au sujet d’imaginer la situation émotionnelle « comme si » il la vivait effectivement. L’idée que les images mentales ont des liens spécifiques avec l’émotion n’est pas nouvelle et est centrale dans la théorie Bio-informationnelle de Lang (1979). L’image est pour l’auteur particulièrement efficace pour provoquer des émotions lorsque celle-ci figure (c’est-à-dire recrée) le stimulus aversif ou appétitif. On a donc bien l’idée d’une image émotionnelle. Vrana et al., (1986) propose une étude de référence. Des sujets doivent lire un texte décrivant une situation stressante. Ils doivent s’imaginer la scène. Pour certains sujets il est ajouté la phrase « je sens mon cœur battre la chamade ». D’autres sujets n’ont pas cette phrase dans le texte. Les auteurs montrent que la fréquence cardiaque des premiers sujets augmente. Le système émotionnel est particulièrement sollicité par l’activité d’imagerie. Elle réactive des informations sensorielles (face à un danger mais aussi face à une récompense) qui mobilisent à leur tour les aires du cerveau impliquées dans l’émotion, telle que l’amygdale et cela à l’insu de toute volonté du sujet (LeDoux, 2000 ; Öhman & Mineka, 2001).
3) Traitements visuo-spatiaux, visuo-moteurs et dissociation V/K
Enfin la troisième partie de la conférence a rappelé que l’image d’un épisode de vie n’est — de toutes façons — pas immédiatement consultable comme une scène photographiée et imprimée sur la pellicule argentique d’un vieux Reflex, ou la mémoire d’un IPhone. Sa génération suit des étapes précises qui en déterminent les aspects. Les traitements conduisant à la génération d’une image sont visuo-spatiaux (ou allocentrés) et visuo-moteurs (ou egocentrés).
Dans le premier cas, le traitement visuo-spatial (allocentré), l’image formée est issue d’un rappel d’informations rapportant tous les aspects environnementaux d’un épisode vécu, et nous donne à le revoir comme si nous en étions des observateurs externes « enquêtant » sur lui. Dans le second cas, l’image visuo-motrice (égocentrée) est issue de rappel d’un nombre d’informations beaucoup plus restreint, extrait d’un stimulus auquel nous avons été confrontés cette fois corporellement, c’est-à-dire par rapport auquel nous avons dû (ou tenté d’) agir.
Dans le cas de peur panique pouvant déboucher sur des TSPT, le traitement égocentré absorbe toutes les capacités de traitement. L’image générée est faite uniquement d’une focalisation corporelle sur l’image du stimulus agressif (ici un chien qui nous a attaqué).
L’étude de Sharot et al. (publiée en 2007) montre que des événements, vécus de manière très traumatique, demeurent gravés en mémoire sous cette forme d’image égocentrée. Les auteurs font appel à 24 personnes ayant assisté, trois ans auparavant, aux attentats du 11 septembre 2001. Ils ont demandé ensuite à ces personnes de former une image de l’épisode, alors qu’ils étaient soumis à des d’enregistrements par IRMf de leur activité cérébrale. Deux groupes de personnes ont pu être clairement distingués sur la base des images livrées par l’IRMf, mais aussi la nature de leurs témoignages. Un premier groupe de personnes s’est dégagé. Ces personnes avaient été très proches des attentats (en moyenne à 3,6 km du World Trade Center, c’est-à-dire à la hauteur du Washington Square). Le témoignage de ce premier groupe était riche en souvenirs sensori-moteurs, soit égocentrés (e.g. « je n’ai pensé qu’à chercher un refuge sous l’échafaudage qui était devant moi »). Les personnes du second groupe avaient assisté aux attentats, mais de plus loin (en moyenne à 7,2 km du WTC, c’est-à-dire à la hauteur de l’Empire State Building). Pour ces personnes, les images étaient beaucoup plus détachées de l’épisode (elles étaient clairement allocentrées) (e.g. « J’ai entendu un grand bruit, mais je ne sais plus s’il venait de la télévision ou du dehors, je suis sortie du bar où j’étais avec mes amis et j’ai vu cette immense fumée sortant des Twin Towers et j’ai cherché à comprendre ce qui se passait »).
Ces résultats sont donc conformes à l’idée que le traitement de l’information lors d’un épisode très traumatique, engage la génération d’images fortement égocentrées (motrices).
En langage PNListe le fait de revivre de manière égocentrée un épisode traumatique est le revivre de manière kinesthésique. « Je me revois tenter de m’échapper d’un événement traumatique en courant et en cherchant à me réfugier ». Le fait de le revivre de manière allocentré (de manière dissociée en langage PNListe) est le revivre de manière visuelle. « J’ai observé et cherché à le comprendre ».
Ces deux types d’image sont évoqués dans le cadre du protocole de dissociation V/K. On peut tout à fait considérer que la procédure de dissociation V/K conduit le client à basculer d’une représentation égocentrée vers une représentation allocentrée (détachée ou dissociée) beaucoup moins pénible et qui réduira son impact traumatique.
Soit ici le revécu d’un accident de voiture traumatisant. Dans le protocole de dissociation V/K, il s’agit de demander au client de revoir cet accident mais comme s’il était projeté sur un écran de cinéma, projection pour laquelle le client ne sera que spectateur.
Dans ce cadre, la neuropsychologie nous invite à penser que des structures d’inhibition des émotions sont mises en œuvre dans le revécu de situations traumatiques.
Il s’agit du CPFm, c’est-à-dire du cortex préfrontal médian. On peut d’abord citer le travail de Hölzel et al. (2007) concernant l’activité cérébrale des méditants. On sait que la pratique intensive de la méditation permet de réguler tout type d’émotions. Les auteurs ont démontré, de manière intéressante et par IRMf (Imagerie par résonance magnétique), que ces personnes suivant une telle pratique régulière, présentaient une activité plus forte du CPFm que les non-méditants. Aussi une activité puissante du CPFm permettrait de rendre prioritaires les informations contextuelles livrées par l’hippocampe (voie allocentrée), donnant la possibilité d’une analyse plus objective, dissociée et ce au détriment de leurs caractéristiques les plus aversives.
Dans son étude de 2010, Mobbs et ses collaborateurs décrivent le mode d’intervention précis du CPFm. Les chercheurs n’hésitent pas à construire des situations expérimentales induisant une peur panique chez les participants. Ainsi, ceux-ci, allongés dans une machine d’IRMf, voyaient une tarentule arriver tout près de leurs pieds (A), ou au contraire en être encore éloignée (B). Précisons que les participants savaient que la tarentule ne pouvait en aucun cas les toucher, car elle était présentée dans des compartiments parfaitement étanches.1
Leur activité cérébrale était enregistrée par IRMf. Les images livrées ont montré que dans la situation A les participants (rapportant un état de panique) présentaient une forte activité du circuit de la peur (activation en cascade de l’amygdale, de la PAG et de l’insula), mais aussi une activité réduite du CPFm. En revanche, dans la situation B, on assistait au phénomène inverse : une forte activation du CPFm, inhibant l’amygdale, et de fait la PAG. Les participants rapportaient de plus un « contrôle » de la situation.
Ce que montre cette expérience est que les participants étaient incapables dans la situation A de focaliser leur attention sur les informations contextuelles (e.g. la tarentule qui ne pouvait en aucun cas les toucher, les parois du compartiment dans laquelle elle était placée qui étaient épaisses), qui auraient dû les aider à dresser « une barrière cognitive ». En revanche, dans la situation B, on assistait au phénomène inverse : une forte activation du CPFm, inhibant l’amygdale, et de fait la PAG. Les participants rapportaient caractéristiques les plus aversives.
Ainsi la dissociation V/K en demandant au client de se détacher d’une image incarnée, kinesthésique, d’un événement traumatique amène bien celui-ci à s’extraire de cet événement traumatique, solliciter le CPFm, et à élaborer une image plus lointaine du traumatisme vécu. Ce qui en réduit les impacts émotionnels.
1 Il est à noter que les participants ne présentaient a priori aucune phobie des araignées et qu’ils avaient des scores normaux dans un questionnaire d’anxiété très utilisé : l’inventaire d’Anxiété Trait-État de Spielberger.
Bibliographie
Hölzel, B., Ott, U., Hempel, H., Hackl, A., Wolf, K., Stark, R., & Vaitl, D. (2007). Differential engagement of anterori cingulate and adjacent medial frontal cortex in adept meditators and non-meditators. Neuroscience Letters, 421, 16-21.
Lang, P (1979) A bio-informational theory of emotional imagery, Psychophysiology, 16, 495 – 512.
LeDoux, J. (2000). Emotion circuits of the brain, Annual Review of Neuroscience, 23 pp. 155 – 184.
Mobbs, D., Yu, R., Rowe, J., Eich, A., FeldmanHall, O., & Dalgleish, T. (2010) Neural activity associated with monitoring the oscillating threat value of a tarantula. Proceedings of the National Academy of Sciences, 12, 20582-20586.
Öhman, A., & Mineka, S (2001). Fears, phobias, and preparedness: Toward an evolved module of fear and fear learning, Psychological Review, 108 (3) (2001), pp. 483 – 522.
Sharot, T., Martorella, E., Delgado, M., & Phelps, E. (2007). How personal experience modulates the neural circuitry of memories of September 11. Proceedings of the National Academy of Sciences, USA, 104, 389 – 394.
Vrana, S, B.N. Cuthbert, P.J. Lang Fear imagery and text-processing Psychophysiology, 23 (3) (1986), pp. 247 – 253.
Le lien avec la PNL
Cet article apporte une validation neuropsychologique rigoureuse à l’un des protocoles centraux de la PNL : la dissociation V/K. En montrant que le passage d’une représentation égocentrée (kinesthésique, associée) à une représentation allocentrée (visuelle, dissociée) active le cortex préfrontal médian et inhibe l’amygdale, Yves-André Féry confirme que ce que les praticiens PNL observent cliniquement a bien une réalité cérébrale mesurable — sans pour autant réduire la PNL à une application des neurosciences.
Yves-André Féry est docteur en psychologie de l’Université Paris Descartes. Chercheur en psychologie cognitive et en neuropsychologie au sein de laboratoires des sciences du sport, ses travaux portent notamment sur l’imagerie mentale, la perception du mouvement et les processus cognitifs impliqués dans la performance.

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